b- Les veilles d’attaque

En effet, la relève assurée, les nouveaux venus explorent les nouvelles tranchées où ils finissent par atterrir. Chacun s’y aménage sa petite place et s’y installe en essayant de se garantir le plus de confort relatif, un semblant de bien être ou de chez soi. Chacun s’y occupe à sa manière en attendant l’ordre d’une attaque ou d’une contre attaque en réponse à une agression ennemie.

‘« Sous leurs abris, les camarades bricolaient. Le petit Belin mettait le sien à sa mesure, taillant un trou pour sa bougie, un deuxième pour son quart, et un autre, plus grand, pour y glisser ses pieds. Bréval écrivait à sa femme et Broucke dormait, son seul plaisir entre deux soupes. » 104

Ce sont les veilles d’attaque. Leur nom comme certains de leurs caractères, particulièrement pendant les temps de calme, peuvent porter à confusion. Elles pourraient rappeler les veillées chez soi autour des grands-parents ou des personnes aimées. Et nous aurions raison de nous y tromper. Les soldats trouvent un certain bien être en ces soirées de bavardage et d’échange qui les éloignent de leur quotidien de tueries.

En ces temps d’accalmie, la tranchée flâne. C’est le temps de l’oubli, de l’insouciance et de la tranquillité. Un temps précieux difficile à avoir et encore plus dur à garder. Des moments de petits bonheurs fugaces. Cette intemporalité éphémère n’aura au bout du compte qu’un effet contraire, celui de mettre plus en évidence la laideur des veilles habituelles. Celles d’attaques, de vigilance angoissée face à un ennemi qui s’apprête à surgir.

L'horreur des veilles l’emporte sur toutes les exceptions passagères, les courts plaisirs illusoires. Elles sont le vrai visage de la guerre. Le temps y est plus long et la menace d’un danger imminent ne fait que le rendre plus lourd, plus pesant. Les soldats finissent par s’y ennuyer et ces espèces de boyaux sous terre leur deviennent insupportables, étouffants. La pluie, la boue et le froid ne font qu’empirer l’attente dans les tranchées. Les conditions de vie y deviennent intenables. S’y ajoutent la faim et la soif. Tout est invivable. Le soldat ne fait qu’attendre, attendre, et attendre toujours. Toute sa force s’épuise dans cette attente et son moral s’en ressent terriblement. Attendre combien de temps encore ? Nul ne le sait.

Le chapitre V, « La veille des armes », est tout à fait représentatif de ces attentes. 105 Nous allons essayer de l’étudier de plus près :

Ce chapitre s’étend sur une quinzaine de pages à travers lesquelles nous partageons une veille d’attaque avec cette escouade. Il s’ouvre sur une précision temporelle qui nous renvoie vers la fin de la journée et sous-entend donc que toute la journée a été passée dans cette même tranchée :

‘« Six heures, et la croûte qu’est pas encore là… » 106

Nous avons l’heure et nous pouvons croire que cette précision nous aidera à nous situer dans ce nouveau laps temporel. Mais il n’en est rien. Comme pour notre étude de l’espace, cette première indication n’est qu’un leurre. Malgré cette précision nous restons encore dans le vague. Nous ignorons quel jour nous sommes et depuis combien de temps la troupe se trouve à cet endroit. Cependant nous pouvons deviner, faire des suppositions et déduire des réponses possibles.

D’après les précédentes relèves effectuées par cette unité, nous savons que ces démarches se passent la nuit pour éviter d’être repérés par l’ennemi. La cinquième escouade de la troisième compagnie se trouve dans ces tranchées au moins depuis la veille. Et jusqu’à la fin du chapitre nous ne saurons jamais quel jour nous sommes ni quel jour elle y est arrivée. Même l’indication que semble nous donner le chapitre suivant se révèle insuffisante à son tour :

‘« J’ai retrouvé la ferme telle que nous l’avions laissée dimanche, avant l’attaque. » 107

Nous pouvons supposer que ces soldats avaient atteint leur tranchée dimanche soir mais rien ne nous indique si c’est vraiment le cas. Rien ne nous confirme non plus que ce cinquième chapitre dont il est question débute le lendemain. Peu importe. Nous sommes dans la tranchée et le temps s’écoule à son rythme habituel que nous avons détaillé plus haut. Et tout au long de cette quinzaine de pages nous ne pouvons dire combien de temps s’est passé.

La corvée de soupe est assurée. Le narrateur s’acquitte de son tour de veille le deuxième, comme prévu. Ce laps temporel dont nous ignorons la durée et la limite semble pourtant, s’être éternisé. Toute l’escouade et en particulier Gilbert, l’avaient passé terrassés par la nouvelle d’attaque que les cuistots leur avaient annoncée :

‘« - On ne peut pas être content, répond-il comme à regret… Vous attaquez après-demain. »108

Une annonce suivie d’une période de doute et d’angoisse à la durée indéfinissable mais que les différentes attitudes permettent d’en délimiter approximativement la longueur, du moins en un premier temps :

‘« Un bref silence tomba sur nous : juste le temps que le cœur fasse toc toc. Plusieurs ont brusquement pâli ; d’imperceptibles petits tics : un nez qui fripe, une paupière qui saute. Les cuisiniers nous dévisagent, en hochant la tête. On les regarde, voulant douter. Puis, d’un même mouvement, on se serre autour d’eux et des demandes se bousculent :
- T’en es sûr ? Mais on devait être relevés demain ! Pas possible, c’est un bobard… Qui c’est qui t’as dit ça ?
Bouffioux, fort de vérité qu’il apporte, se tourne simplement vers un second :
- Ce que c’est pas vrai ?
L’autre confirme, d’une voix affligée :
- Vous pensez bien qu’on n’irait pas vous bourrer la caisse avec un machin comme ça. C’est tout ce qu’il y a de plus vrai et de sûr. »109

De fait, la première temporalité est facilement reconnaissable. L’emploi de l’adjectif « bref » ainsi que du syntagme « juste le temps que le cœur fasse toc toc » nous orientent vers un laps temporel rapide tout à fait représentatif du choc reçu à l’annonce de la future attaque. Cette temporalité étant par définition rapide et brève, le temps qui lui est consacré respecte sa durée traditionnelle. Les réactions des soldats passées au crible dans la suite du passage, telles la pâleur et les tics qui refont surface, nous confortent dans notre première hypothèse. Cependant, avec les interrogations, nous basculons dans une seconde temporalité plus difficilement identifiable. La transition assurée par l’adverbe « puis » le réaffirme. En effet, le premier choc passé, la phase d’acception nécessite à son tour une nouvelle période temporelle. Une temporalité que les interrogations reproduisent à l’écrit. A partir de ce moment, nous ne disposons plus d’indices nous renseignant sur le temps. Nous ignorerons toujours combien de temps elle aura duré. Tout ce que nous pouvons affirmer, c’est qu’elle est le début d’une dernière temporalité qui voit le jour, celle de la résignation s’accompagnant d’angoisse et de peur.

‘« Broucke s’est réveillé tout seul et est sorti de son gourbi. Sulphart a reposé la gamelle où il allait faire chauffer la boîte de cassoulet de Gilbert, et Bréval a replié la lettre qu’il lisait. Avec un peu d’angoisse dans la poitrine on écoute… » 110

Combien auront duré ce doute et cette angoisse ? Nous l'ignorons. Quelques minutes, une heure ou plusieurs heures ? Un fait nouveau pourtant : c’en est fini des temps paisibles à flâner dans les tranchées. Voici venu celui de la peur et de l’angoisse. Il est mille fois plus long à vivre, mille fois plus pénible à supporter. Tous le savent. Tous en font la douloureuse expérience. Ce savoir et cette expérience rendent cette nouvelle d’attaque plus difficile à réaliser car très dure à vivre. Recommencer à vivre comme si de rien n’était, comme s’ils n’étaient pas au courant de la nouvelle attaque les rassurerait sûrement. Mais il est plus pénible de faire semblant car l’angoisse au cœur demeure là. Les temps de paix définitivement suspendus, l’escouade suspend de même les tranquilles activités dont elle a failli prendre l’habitude. L’escouade se sait au bord du danger et ce danger proche la fige. Les coups de cafard sont de plus en plus difficiles à éviter. Le moral est au plus bas. Désespoir et colère à la fois. Le narrateur qui n’arrive pas à se résigner à cette triste vérité en fait les frais :

‘« Tout cela commence à m’ébranler, nous avoue-il, et pourtant, partageant mon fromage avec Gilbert, j’essaie de le convaincre que nous n’attaquerons pas. » 111

Douter de cette nouvelle, c’est tout ce qu’il trouve pour se rassurer, pour pouvoir exister durant ces longs moments des plus tourmentés. Malgré cela le temps ne semble pas avancer. Bien au contraire, il se fait de plus en plus long à s’écouler. L’on dirait qu’il s’était arrêté, soudain. Car nous sommes toujours dans cette même tranchée et ces soldats rêvent encore d’être relevés, redoutant un éventuel ordre d’attaquer comme les cuistots le leur avaient annoncé.

Une coupure temporelle se fait cependant. A la page 73, une longue ligne de points vient séparer et diviser en deux cette séquence narrative. Pour la première fois il est fait usage de ce moyen graphique. Généralement, une petite étoile marque le passage d’un paragraphe à l’autre ou d’une séquence narrative à la suivante. Tout porte donc à penser qu’un changement s’est produit. Les soldats avaient-ils été relevés comme ils l’espéraient ? Ou étaient-ils sur le point d’attaquer ? Là, nous pouvons supposer que dans cette situation un certain temps s’est écoulé et qu’un nouvel espace temporel englobera l’action à venir.

‘« ………………………………………………………………………………………………
Quelqu’un a écarté la toile de tente :
- Jacques… Fouillard… Il est l’heure.
- Déjà ! … Je secoue Fouillard qui grogne, nos mains tâtonnent à la recherche des fusils. Nous sortons. Qu’il fait froid ! Le camarade qui m’a réveillé claque des dents, sous sa couverture mise en capuchon.
- Rien de neuf ?
- Non… une patrouille va sortir… Bonsoir. » 112

Une nouvelle séquence narrative commence, elle fait penser logiquement à un nouveau cadre temporel. Nous découvrons cependant que nous sommes dans la même tranchée et lors de cette même soirée. A preuve Jacques, le narrateur qui prend la relève le deuxième. Il nous avait prévenus plus tôt, avant la coupure narrative :

‘« Comme je dois prendre la veille le deuxième, je rentre dans le gourbi me reposer un peu… » 113

Il se serait endormi. La coupure graphique n’est dans ce cas que la période du sommeil du narrateur. Une représentation graphique de cette idée abstraite comme pour suggérer sa temporalité. Une période que nous supposions longue mais qui aux dires de Jacques Larcher n’était que de très courte durée. D’où l’emploi de l’adverbe « déjà », constat d’étonnement quant à ce court repos. La nature humaine explique facilement cette rapidité. En périodes de paix, de quiétude et de bonheur, le temps passe relativement vite et les hommes souffrent de ce qu’ils appellent communément la fuite du temps. Ce n’est qu’en période de conflits, de tourmentes et de malheur que le temps se fait étrangement plus long, voire trop long. Le sommeil est dans ce cas le répit que s’accordent les soldats. Ils y attachent beaucoup d’espoir.

Par cette fuite dans le sommeil, l’attente dans les tranchées s’écoule vite jusqu’à faire oublier l’angoisse d’une future attaque. Le salut de ces soldats est dans le sommeil, l’oubli. Une fois de plus, les évidentes indications temporelles ne sont qu’un leurre. Une indication à l’apparence utile et précise qui se révèle incomplète et bien loin de porter tout ce qu’elle présage.

Le temps ne semble pas compter. Tout est enlisement sans limite. Les soldats finissent par ne plus exister par eux-mêmes mais par ce temps où ils se déversent sans même s’en rendre compte. Le temps s’écoulant et ces soldats s’y coulant, se laissant emporter par son cours ne font plus avec lui qu’une seule entité difficile à distinguer. Le sommeil permettant la fusion totale des deux entités temps-soldats en est le point culminant. Gilbert en prenant son tour de relève s’y conforme malgré lui. Rêvant à moitié endormi, rêve et réalité se fondent en un état indéfinissable. Où commence le temps et où s’arrête-t-il ? Ces hommes ne se posent plus la question et se laissent guider à sa cadence, à sa rythmique spécifique aux tranchées.

S’achèvent, enfin, ces veilles d’attaque sans que rien ne vienne indiquer leur durée ; quelques heures, une nuit, des nuits ? Rien non plus n’indique si après le réveil de Gilbert elles se sont réellement terminées.

Que dire alors des temps de batailles et de choc avec l’ennemi si la seule annonce d’une attaque a autant d’effet?

Tout au début du récit, au chapitre III de son titre « Le fanion rouge », cette escouade des Croix de bois joue le rôle de simple observatrice d’une attaque. La France est en position de force et la troisième compagnie admire ce spectacle de ‘‘boches’’ pris par surprise. Ce début d’attaque inspire même à Sulphart l’idée d’un jeu de loterie pour commenter ce qui se passe sous leurs yeux et surtout savourer ces débuts de victoire :

‘« - Qui n’a pas gagné va gagner ! C’est la chance et à l’idée du joueur… Allons, pressons-nous, qui n’a pas sa plaque, six pour deux sous.
Il agitait d’une main des numéros imaginaires, comme un marchand forain, et ses beuglements couvraient le vacarme. Avec un affreux craquement d’os broyés, d’autres éclataient encore, arrachant les fils de fer ainsi que des rubans.
- Boum ! Le monsieur a gagné un superbe poulet d’Inde. Allons au suivant ! Risquons-nous. Au petit bonheur la chance… » 114

Le temps est encore au rire et à la légèreté. Nous oublions presque que nous sommes en temps de guerre. Donc un premier temps annonciateur de victoire. Un premier temps où le danger paraît lointain et presque pas menaçant. Encore un court épisode hors du temps, propice à l’oubli et à un possible bien-être. Il aura pour résultat inévitable un dur retour à leur triste réalité.

‘« Un coup tonna plus sourd, en plein dans la tranchée, arrachant une grosse gerbe de terre et de rondins.
- Cette fois, ça y est, cria Vairon, qui tenait à son idée. J’ai vu sauter le poilu. Il est retombé sur le talus.
Les autres qui n’avaient encore rien vu, guettaient anxieusement le prochain coup, le regard fixe. Demachy, étrangement fébrile, les poings serrés, chantonnait un air, pour montrer qu’il n’avait pas peur. » 115

Dès qu’un premier poilu est touché, la menace devient présente et inquiétante. Les temps changent. Les moments exceptionnels disparaissent pour ne plus laisser de place qu’à un seul, celui de la guerre. L’escouade ne continuera plus à jouer la simple observatrice d’un spectacle sans gravité et tous ses membres auront, bientôt fait et refait leur expérience du feu.

La notion du temps lors des attaques est aussi difficile à saisir. Ces séquences peuvent s’étaler sur plusieurs paragraphes ou encore tout un chapitre. La temporalité y est déconcertante. Elle paraît à la fois lente et rapide. La durée du récit n'étant pas toujours conforme ni égale à la durée de l'histoire. En effet, le récit pourrait nous paraître rapide de par l’évolution continue de son action. Une attaque à laquelle on répond par une contre-attaque ; un tir entraîne un autre et ainsi de suite jusqu’à la fin. Et bien que le narrateur nous le reproduise à travers une assez longue description l'action en tant que telle demeure rapide, les échanges de tirs étant prompts et fulgurants. Pas le temps de souffler, ni pour ces soldats, ni pour nous lecteurs.

D’autre part, tout porterait à croire que ce temps d’attaque se passe un peu plus lentement que ce qu’il nous semble au premier abord. L’action perd de cette rapidité qui la caractérise et ne se limite plus à un simple duel guerrier. Il y a plus. Beaucoup plus que des échanges de tirs des deux partis. Un ralentissement se met alors en place pour reproduire la profondeur de cette action d’attaque. Nous sentons et saisissons dans sa moindre durée, aussi infime soit-elle, ce temps qui s’écoule depuis le début de l’assaut. Malgré ce ralenti, ce laps temporel reste à deviner à travers de petits détails par-ci par-là. Car cette narration garde, comme à chaque fois, quelques repères temporels qui la ponctuent et qui permettent de situer le fait dans quelques moments, certes vagues mais relativement moins imprécis.

Ainsi au onzième chapitre « Victoire », le début d’attaque est signalé par un officier :

‘« - Attention, il va être l’heure, prévint un officier sur notre droite.
(…)
Posément, Cruchet serrait sa jugulaire. Debout sur la première marche d’un escalier de sacs à terre, il nous dominait tous. Il nous regarda.
- Mes amis… Ttt… Ttt… C’est pour la France hein ! … Une belle attaque… Nous allons enlever ça… » 116

L’annonce de l’attaque constitue un repère temporel. De cette attaque, nous ignorons certes, l’heure et le jour, mais son annonce reste significative. Les soldats quittent leurs abris et s’aventurent sur le champ de bataille miné. Combien de temps l’attaque dure-t-elle ? Une réponse est suggérée plus tard au cours de la narration ; presque vers sa fin à travers deux indices :

‘« Le jour s’éloigne, traînant sa brume sur la plaine. A gauche, la fusillade brasille encore, mais comme un feu qui va s’éteindre.
Que s’est-il passé depuis midi ?  » 117

Les deux indices temporels que nous avons soulignés démontrent que tout aurait commencé vers midi et aurait duré tout l’après-midi. Une demi-journée qui, par l’horreur du marmitage allemand, est vécue comme une éternité. L’enfer de cette demi-journée modifie les notions du temps habituelles. Par son effet, l’échelle des références usuelles se trouve haussée jusqu’à l’extrême. Nous pouvons songer qu’elle se serait accrue jusqu’à l’exagération. C’est possible. Ces hommes souffrent et côtoient la mort à chaque seconde. Les temps de guerre font étrangement de leur quotidien d’horreurs une chose ordinaire. A ce changement de mode de vie correspondent de nouvelles règles et de nouvelles lois. Ces dernières sont le produit du déterminisme de l’anormal. D’où cette amplification du décompte temporel. Un temps inhabituel qui correspond à une action qui n’en est pas moindre.

Seule une relève peut mettre fin à ce temps meurtrier. Les soldats iront ailleurs, loin ; où ils pourront oublier ces heures de calvaire, où ils pourront réaliser l’espoir de revivre normalement ou presque. L’espoir de survivre à ces temps ravageurs, les soldats y aspirent et vers cette fin de journée, ils l’attendent avec impatience. Attendre. Attendre encore et toujours. Espérer et attendre. Nul ne sait pour combien de temps encore. D’où ces longues interrogations qui fusent sans fin, sans jamais avoir de réponses :

‘«Est-ce la relève ? Des hommes arrivent, en courant, et vont de trou en trou, le dos courbé.
- Hé ! Les gars, ça y est ? On s’en va ? Quel régiment ?
Erreur : ce sont nos agents de liaison.
- Eh bien ? On s’en va ?
- Non… Il faut passer encore la nuit. Les compagnies de renfort vont arriver avec des outils. Il faut s’organiser sur la crête.
Surgis de tous côtés, des hommes se rapprochent, à quatre pattes.
- Quoi ? Rester ici ? Sans blague… On n’est plus trente de la compagnie.
- Toujours les mêmes, alors… Je m’en fous, je suis blessé, je les mets…
- Ce sont les ordres, répètent les agents… Il faut tenir. On nous relèvera demain. » 118

« Demain » pourrait être une alternative mais non une certitude car aucun ordre ne vient la confirmer. Dans leur impatience, les soldats essaient de s’accrocher à n’importe quel espoir aussi incertain soit-il. Rien de plus désespérant que les attentes vaines à cause des lendemains décevants. Ce terrible temps l’emporte sur eux. Il les garde, les prend en otages presque. Une nouvelle fois, ils font partie de lui et il leur est difficile de s’en défaire. Une nuit de plus à tenir et par conséquent toute la journée du lendemain. Il faudrait qu’ils soient encore vivants demain quand on viendra les relever. C’est le seul moyen de quitter ce temps d’horreurs qui les engloutit. Rien n’est sûr. La relève n’est toujours pas là. Et l’attente promet d’être plus longue encore.

‘« La nuit avance » 119

Cette phrase tombe comme un mauvais présage. Et nous avons peur de la voir s’éterniser à son tour. La fin n’est pas pour si tôt. Bien au contraire, nous la pressentons lointaine et ces temps assassins ne se pressent pas de finir.

Par la suite, le narrateur nous informe qu’ils avaient passé dans ces tranchées dix jours. Comme nous le disions un peu plus haut, nous ne pouvions nous engager à qualifier ce récit de court ni de long. A la lumière de cette information, nous sommes en droit de nous demander si ce chapitre est le récit de ces dix jours. Une fois de plus, la durée de la narration ne correspond pas à la durée de l'histoire. Ce chapitre en serait le résumé, le sommaire. Des ellipses sont possibles. Cette attaque de demi-journée ne serait en fait qu’un aperçu de ce qui se passe quotidiennement. Le narrateur nous relate celle-ci uniquement car elles se ressemblent toutes. Il nous suffit d’en connaître une pour les connaître toutes. Les faits se répétant de la sorte, le temps pareillement. Mais peut-être est-ce le temps qui se répète qui engendre cette répétition des faits ?

Là encore, ce ne sont que des suppositions et des hypothèses. Nous sommes réduits à imaginer des réponses mais une conclusion semble possible à avancer : le temps dans ce récit, comme l’espace, n’est en réalité qu’un éternel recommencement. Nous n’avons pas besoin de connaître le début ni la fin de chacun car ils se ressemblent au point de ne plus faire la différence entre l’un et l’autre. Chaque jour est semblable au précédent et le lendemain encore pareil. Ils se répètent au même rythme et de la même manière. Vient la nuit pour alterner ces recommencements cycliques, et se répéter elle aussi. Ainsi donc tourne la roue du temps au front.

Un jour de pluie, un jour de neige, peut-être que demain sera ensoleillé. Le beau temps est de retour, trop de chaleur, voilà l’automne déjà et l’hiver est de nouveau là. Les saisons se suivent et passent. La pluie est de toutes les saisons et la boue va de paire avec les torrents célestes. Ce compagnon la rend plus détestable et on ne sait choisir entre soleil ou pluie. Quelle saison est-t-elle plus clémente pour ces hommes ? Elles se succèdent, se ressemblant avec leurs cortèges de peines tout aussi semblables les uns aux autres. Les soldats finissent par ne plus faire la différence : les saisons sont juste la preuve de ce temps qui passe et repasse sans que cette guerre ne s’arrête.

Les saisons se suivent ; les morts aussi, de plus en plus nombreux. Le temps passe et les soldats passent leur chemin aussi. Seuls les cadavres restent. Les pertes humaines ne se comptent plus et les croix de bois se multiplient. Encore une manière de voir et de sentir ce temps qui se déroule et avance sans fin. Où sont les anciens de la troupe ? Presque plus personne n’en subsiste. Ils sont partis comme les premiers temps de guerre. Soldats et gradés de tous les niveaux, emportés par le courant rapide de la mort, nous les avons vus tomber les uns après les autres comme des étoiles filantes dans le ciel de la vie. Nourry, Fouillard, Broucke, Bréval... Les troupes se vident de jour en jour et les survivants se comptent sur le bout des doigts. La boucle est finalement bouclée avec Gilbert le dernier arrivé, le dernier parti.

Il en est fini de la troisième escouade de la cinquième compagnie. Les temps de guerre ont eu raison de ses hommes et des meilleurs. Ces temps sont passés en marquant leur passage de toutes les formes de destruction imaginables, laissant derrière eux le néant. Les temps de guerre peuvent finir, maintenant.

‘« C’était le printemps. On le devinait rose et blond, derrière les longs rideaux de l’hôpital, et l’air qui tombait du vasistas était frais et doux comme des mains. » 120

Le printemps. La nouvelle saison par laquelle débute l’avant-dernier chapitre des Croix de bois. Le printemps. Saison de nouvelles naissances ; nouveaux espoirs ; nouveaux départs. C’est avec cette belle saison fleurie que s’achève aussi le récit de guerre des Croix de bois. C’est avec cette saison douce des amours que finissent les temps de guerre meurtriers. C’est également avec cette saison de tous les espoirs que renaît Sulphart.

La roue du temps aurait fini par quitter son cercle infernal pour offrir à cet unique survivant de toute une escouade une nouvelle chance, en plus de celle de la vie. Tout porte à croire que les temps changeraient enfin. Finies les attentes des tranchées, le temps serait aujourd’hui à la vie qui continue. La nature reprendrait son cours normal, une nouvelle vie commencerait. Sulphart l’a compris et s’y accroche de toutes ses forces. C’est le temps de la revanche. Et il compte en profiter.

Malheureusement, les temps durs ne sont pas encore terminés. La guerre non plus. Ce printemps dont nous ignorons l’année n’est en réalité qu’un autre printemps de guerre ; mais cette fois loin des tranchées. C'est le printemps d’un démobilisé, d’un rescapé de l’enfer. Ce printemps particulier ne ressemble pas aux autres printemps vécus par le passé. Il ne peut obéir aux mêmes règles que celles des précédents. Et cependant quoique différent, il porte à son tour, le signe de la guerre.

Dès lors peu importe son année ; bien que vers la fin de la narration, nous la devinions être la dernière année de guerre. Ce printemps est loin de ressembler au passé et reste encore loin d’annoncer un meilleur futur. La vie y est moins pénible qu’aux tranchées mais à sa manière, elle donne quand même à Sulphart, toutes les raisons de s’inquiéter.

Une telle saison de faux espoirs, de rêves avortés ne peut appartenir à une seule année. Il ne sert à rien de la confiner à une date précise car elle s’éloigne de la vérité. La vérité est que la réalité nouvelle de ce survivant n’est pas meilleure que celle du front. Cette réalité n’est pas la sienne uniquement ; elle est celle de tous les survivants comme lui. Tous sont confrontés à ce temps nouveau. Tous doivent affronter ce temps des déceptions.

Peu importe que nous soyons en 1915 ou 1916, 1917 ou 1918. Peu importe que nous soyons au beau milieu de ces années de guerre ou vers leur fin. Peu importe que nous soyons en 1919 ou 1920. Car cette fin de guerre, pour l’instant partielle ou individuelle, reste empreinte de la même couleur pour tout un chacun.

Ce temps que vit Sulphart n’est qu’un aperçu de celui que vit tout démobilisé pendant ou après cette guerre. Ce printemps annoncé n’est pas celui d’une année particulière mais celui de quelques années encore. Ce printemps n’est pas celui d’une seule saison mais celui de toutes les saisons. Qu’elle soit la saison des pluies ou des neiges, la saison des feuilles mortes ou des plaines ensoleillées ; toutes ont cette même spécificité: les déceptions. Ainsi les temps de malheurs ne sont pas prêts de finir.

Notes
104.

Ibid., p 34

105.

Ibid., p 83. Gardons aussi en tête l’épisode de la mine précédemment évoqué. Se référer à la note 22 de la page 25 du présent document.

106.

Ibid., p 60

107.

Ibid., p 78

108.

Ibid., pp 62-63

109.

Ibid., pp 62-63

110.

Ibid., pp 62-63

111.

Ibid., p 67

112.

Ibid., p 73. C’est nous qui soulignons.

113.

Ibid., p 69

114.

Ibid., p 36

115.

Ibid.

116.

Ibid., pp 152-153

117.

Ibid., p 166. C’est nous qui soulignons.

118.

Ibid., p 167

119.

Ibid.

120.

Ibid., p 236