§5 – L’eau source de conflits

L’insuffisance et la dégradation des ressources en eau exacerbent les tensions et les conflits. Les principaux foyers de tension sont concentrés en Asie, notamment au Proche et au Moyen Orient, autour des bassins du Jourdain, du Tigre et de l’Euphrate. L’usage de l’eau conditionne largement les relations entre Israël et ses voisins. L’Etat Hébreu n’a guère de ressources propres en eau392. Il dépend d’une part des nappes phréatiques situées en partie ou en totalité en Cisjordanie, d’autre part du Jourdain, fleuve frontière, alimenté par le lac de Tibériade. Or, des quatre rivières dont la réunion forme le Jourdain, une seule, le Dan, prend sa source en Israël, le Yarmouk et la Banias en Syrie, le Hasbani dans le Sud Liban. La guerre des six jours fut en partie une guerre pour l’eau. En occupant la Cisjordanie et le Golan-syrien, Isaraël assurait son approvisionnement menacé par les projets de ses voisins arabes sur le Yarmouk. En 2001, les Israëliens ont menacé de bombarder le canal de dérivation des eaux du Hasbani tout nouvellement construit. Aujourd’hui, plus de 60 % de l’eau consommée par les Israéliens, notamment pour l’irrigation agricole, sont prélevés dans les territoires palestiniens occupés par Israël, en particulier en Cisjordanie, et une grande partie des installations hydrauliques sont situées hors des frontières d’avant 1967.

Les mêmes tensions et convoitises sont constatées vis-à-vis des eaux du Tigre et de l’Euphrate393. La Turquie détient la clé de l’approvisionnement en eau de ses terres qui, sans irrigation, seraient pour l’essentiel vouées à la steppe et au désert. Tigre et Euphrate, en effet, prennent leur source dans les montagnes anatoliennes, dont les neiges alimentent le débit des fleuves. L’Euphrate parcourt 500 km en Turquie, traverse la Syrie sur 650 km avant de cheminer encore sur 1600 km en Irak. Il y rejoint le Tigre, qui coule pour les deux tiers de son cours en terre irakienne, pour former le Chatt el-Arab. Dans le Sud de l’Irak, les surfaces de cultures irriguées se sont développées très rapidement sous l’effet de la pression démographique. Pour étendre les terres cultivées, les Etats de la région ont élevé des barrages sur les fleuves. Ils se sont même livrés à une surenchère qui faillit dégénérer en conflit militaire entre Syrie et Irak, lorsque la mise en eau du barrage de Tabka, édifié par les Syriens sur l’Euphrate en 1975, fit baisser le débit du fleuve à environ 100 m3/seconde en territoire irakien. Il fallut à ce moment là l’intervention de l’Union soviétique pour éviter le pire. La Turquie affirme désormais son contrôle sur les fleuves : le remplissage du barrage Atatürk, en 1990, a interrompu durant 1 mois l’écoulement de l’Euphrate vers la Syrie et l’Irak, avec de graves conséquences pour les récoltes. Or, ce gigantesque barrage n’est qu’une pièce d’un projet pharaonique de développement du sud-est anatollien (le GAP), prévoyant la construction de 21 barrages, ainsi que des canaux et des centrales électriques, sur l’Euphrate et le Tigre. L’Etat turc entend ainsi mettre en valeur l’une des régions les plus pauvres du pays, et mieux contrôler l’instable kurdistan. Il se dote en même temps d’un moyen de pression sur ses deux voisins, avec lesquels les objets de contentieux ne manquent pas. Toutes les négociations sur le partage des fleuves ont à ce jour échoué.

L’Afrique et l’Europe sont-elles épargnées ? Les données géopolitiques propres à ces deux continents ne sont guères absolument rassurantes. Le premier a failli être le théâtre d’un conflit historique opposant la Namibie et le Botswana, pendant la sécheresse des années 96/97 pour le contrôle des eaux du fleuve Okavango. Pour le second, les turbulences liées au contrôle des eaux de la mer Caspienne montrent bien que si une guerre hydrologique, impliquant du reste la Russie, éclate aux frontières de l’Europe, ce continent en ferait indéniablement les frais.

Par ailleurs, des tensions non négligeables caractérisent l’exploitation et la gestion de certains cours d’eau particuliers. Il en est ainsi notamment des eaux du Nil et de la Volta pour l’un et du bassin du Danube pour l’autre.

Le Nil, comme on l’a vue, est le fleuve international le plus long du monde avec ses 6700 km et les dix pays qui en sont riverains se heurtent au refus de l’Egypte de considérer un éventuel partage394. 95 % de la population égyptienne est regroupée sur les bords du Nil. Cet accaparement des eaux du Nil s’effectue bien entendu au détriment des autres Etats riverains parmi lesquels le Soudan et l’Ethiopie. La vallée du Nil est considérée comme la première des trois principales zones hydro-conflictuelles du Moyen Orient, à côté des vallées du Tigre et de l’Euphrate et du bassin du Jourdain395. Le Nil prend sa source dans de hauts plateaux en Ethiopie. Son cours est alimenté par le Nil bleu, le Sobat et l’Atbara, d’une part et le Nil blanc, d’autre part. Le Nil traverse 9 pays africains : la République démocratique du Congo (RDC), le Burundi, le Rwanda, la Tanzanie, le Kenya, l’Ouganda, le Soudan, l’Ethiopie et l’Egypte. De la Tanzanie à l’Egypte, plus de 250 millions d’habitant vivent aujourd’hui sur le bassin du Nil. Toutefois, les termes du conflit se posent différemment selon qu’il s’agit du Nil blanc ou du Nil bleu. Du côté du premier, l’intérêt porte surtout sur la production d’énergie, l’agriculture de ces pays pluvieux étant peu dépendante du fleuve, et les ouvrages qui pourraient y être construits n’affecteraient pratiquement pas le débit des eaux. Par contre, s’agissant du Nil bleu qui prend sa source en Ethiopie, traverse le Soudan avant d’atteindre l’Egypte, la pomme de discorde provient, comme ci-dessus mentionné, de la volonté de l’Egypte, puissance militaire et démographique régionale, avec plus de 60 millions d’habitants, de faire obstacle à tout aménagement supplémentaire par l’Ethiopie des eaux du Nil. Quant à ce dernier, il rejette l’ensemble des clauses d’un accord de partage entre l’Egypte et le Soudan signé en 1959, qui alloue respectivement 55,5 milliards de m3 au premier et 18 milliards au second. Il ne resterait donc qu’un volume de 11 milliards de m3 disponible pour tous les autres pays. Ce problème perdure depuis une cinquantaine d’année et est exacerbé par la guerre au sud du Soudan qui a entraîné l’arrêt des travaux dans le canal de Jonglei, qui devrait permettre de récupérer 4 milliards de m3 d’eau perdus par le Nil blanc396.

En marge du Nil, les ressources en eau partagées du Bassin de la Volta peuvent être à l’origine de conflits, souvent larvés souvent déclarés, liés à l’utilisation et à la protection des ressources en eau397. Le risque serait d’autant plus grand que le Bassin constitue pour les Etats, un enjeu majeur, tant au plan politique, économique qu’environnemental, notamment pour les deux principaux pays concernés que sont le Burkina Faso et le Ghana et ce, au regard de ses potentialités, des ouvrages qu’ils y ont réalisés et surtout des mesures projetées par eux. Il constituerait même un enjeu stratégique car ces deux pays y ont basé une partie importante de leur développement économique. Le Ghana y a basé son développement énergétique et y a construit d’importants ouvrages hydroélectriques alors que le Burkina Faso y a axé son développement agricole ave la construction de nombreux barrages à des fins hydroagricoles. Ainsi, par le passé, des conflits se sont élevés entre les deux Etats, l’un suspectant ou accusant l’autre d’utiliser de manière non équitable et non raisonnable, les ressources en eau du Bassin à son détriment. Il serait donc à craindre que des conflits qui ont jusqu’à présent été plus ou moins jugulés, ne s’intensifient à l’avenir, eu égard, d’une part, à la compétition croissante opposant les Etats du Bassin, désireux de s’assurer chacun, un usage continu et sécurisé de ses ressources en eau aux fins de leur développement économique, en l’occurrence, l’alimentation en eau potable, l’irrigation des terres agricoles ou la production d’énergie électrique ; d’autre part, à l’accroissement des besoins en eau des Etats et la raréfaction de la ressource, due aux facteurs naturels et anthropiques.

Quant au bassin du Danube398, il est le deuxième plus grand d’Europe, et regroupe 18 pays dont la variabilité des conditions et les besoins varient considérablement d’un pays à l’autre. La Hongrie et la Tchécoslovaquie se heurtèrent, à l’époque où la politique de ces deux pays était largement influencée par l’Union soviétique, dans un conflit autour de l’exploitation des eaux du Danube. La construction de barrages et d’écluses sur le Danube fut planifiée à la frontière entre la Hongrie et la Tchécoslovaquie. Les objectifs recherchés étaient de produire de l’énergie et de pallier au niveau du fleuve insuffisant à la navigation des bateaux de transport russes en périodes de basses eaux. La volonté de contrôler et de régulariser le débit tumultueux du Danube déboucha sur la mise en place à Dunakilité, à la limite des deux territoires, d’un gigantesque réservoir à partir duquel un canal dévierait sur 17 km la presque totalité du courant du Danube. Ces eaux canalisées rejoindraient en amont le complexe tchécoslovaque de Gabcikovo, comprenant un barrage et une centrale hydroélectrique, et parallèlement en aval, à Nagymaros, en Hongrie, ou les mêmes infrastructures furent envisagées. Un accord intervient en 1977 mais ne sera unilatéralement dénoncé par la Hongrie en 1990, face à la pression populaire nourrit par les rapports des scientifiques et des écologistes dénonçant la dégradation d’un écosystème naturel à protéger. La construction de ce barrage reste en conséquence dominée par des tensions et des crises politiques successives.

Face à un tel tableau déclinant des difficultés énormes de répartition et d’approvisionnement et alliant risques naturels à des menaces constantes de conflits ou d’implosion, il est plus que jamais urgent de prendre les mesures adéquates nécessaires à une optimisation de la gestion des eaux. Mais il s’agit d’un autre défi majeur dont la concrétisation est confrontée à de nombreux obstacles tant naturels qu’institutionnels.

Notes
392.

Salif DIOP – Philippe REKACEWICZ, Atlas mondial de l’eau, op. cit., pp. 50-51 ; Frédéric LASSERRE et Luc DESCROIX, Eaux et Territoires, op. cit., pp. 47 et s. ; Janine et Samuel ASSOULINE, Géopolitique de l’eau, op. cit., pp. 117 et s. ; Alexandre TAITHE, L’eau. Un bien ? Un droit ?, op. cit., pp. 148-153.

393.

Salif DIOP – Philippe REKACEWICZ, Atlas mondial de l’eau, op. cit., pp. 52-53 ; Frédéric LASSERRE et Luc DESCROIX, Eaux et territoires, op. cit., pp. 53 et s. ; Janine et Samuel ASSOULINE, Géopolitique de l’eau, op. cit., pp. 108 et s. ; Alexandre TAITHE, L’eau. Un bien ? Un droit ? op. cit., pp. 158-164.

394.

Janine et Samuel ASSOULINE, Géopolitique de l’eau, op. cit., pp. 93 et s. ; Frédéric LASSERRE et Luc DESCROIX, Eaux et territoires, op. cit., pp. 55 et s. ; Alexandre TAITHE, L’eau. Un bien ? Un droit ? , op. cit., pp. 154-157.

395.

François BOEDEC, « Une approche politique du contrôle de l’eau au Moyen-Orient », Afrique Contemporaine, N°205, printemps 2003, pp. 77-89, pp. 83-84.

396.

Ibid.

397.

Amidou GARANE, « L’avènement d’un cadre juridique de gestion du Bassin de la Volta : Convention de Bassin et Code de conduite », in GRANIER, LAURENT (Coord.), Aspects contemporains du droit de l’environnement en Afrique de l’ouest et centrale, UICN, Suisse, 2008, xvi+224p., pp.103-130, pp. 104-105.

398.

Janine et Samuel ASSOULINE, Géopolitique de l’eau, op. cit., pp. 124 et s.