2. Regards analytiques vers l’Ouest américain

Nous avons évoqué, entre autres symboles, la dimension édénique des paysages de l’Ouest ainsi que ses potentialités libératrices pour l’individu. Cet espace géographique porte en lui d’autres valeurs et d’autres symboles que ceux présentés supra. Les paragraphes précédents ne suffisent donc pas à analyser de manière exhaustive le mythe polymorphe de l’Ouest américain. Il convient de leur adjoindre un ensemble de représentations auquel Muir n’adhère pas personnellement. A la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième, un consensus historique se forme autour de la thèse formulée par l’historien Frederick Jackson Turner869, dans un ouvrage intitulé The Frontier in American History. De son vivant, Turner est reconnu par ses pairs comme un intellectuel de premier plan. Né en 1861 à Portage dans le Wisconsin, non loin de la ferme de Daniel Muir, seulement un an après le départ de John, Frederick Jackson Turner étudie dans la même université que ce dernier. D’après Allan G. Bogue, biographe de Turner, c’est dans son Wisconsin natal qu’il forge ses premières idées à propos de l’Ouest américain et de ses habitants.870 Turner devient professeur d’histoire à l’université du Wisconsin avant de rejoindre Harvard. En 1893, ses travaux dépassent le simple cadre de la notoriété universitaire lorsqu’il prononce un discours devant l’American Historical Association à Chicago. Dans ce discours, il fait connaître pour la première fois sa thèse traitant de la Frontière américaine. Selon Frederick Jackson Turner, la vie sur la Frontière permet de distinguer la nation américaine de ses homologues européennes sur le plan historique. Le point de jonction sans cesse mouvant entre les terres colonisées et celles en cours de colonisation, durant une période prolongée, confère toute sa spécificité à ce qu’il convient de nommer l’américanité. Turner affirme que les conditions qui règnent dans les territoires de l’Ouest façonnent le caractère des pionniers qui y vivent. Ces derniers doivent faire preuve de courage et de solidarité dans des situations souvent contraires. Ils cultivent en outre un goût prononcé pour l’individualisme démocratique et développent un esprit pratique, indispensable pour survivre, puis prospérer dans les régions de l’Ouest américain. Turner formule l’hypothèse selon laquelle les valeurs forgées de haute lutte sur la Frontière imprègnent la nation américaine et contribuent de manière décisive à en former l’esprit dominant. En 1932, il réunit les divers articles qu’il a publiés sur la question dans un ouvrage qu’il intitule The Frontier in American History. A la fin de ce livre, il s’interroge quant à l’avenir de la nation américaine, après l’annonce officielle de la fermeture de la Frontière par les agents du recensement fédéral en 1890. William Cronon explicite la conception turnerienne de l’histoire américaine:

‘« As Turner described the process, easterners and European immigrants, in moving to wild unsettled lands of the frontier, shed the trapping of civilization, rediscovered their primitive racial energies, reinvented democratic institutions, and thereby reinfused themselves with a vigor, an independence, and a creativity that were the source of American democracy and national character. Seen in this way, wild country became a place not just of religious redemption but of a national renewal, the quintessential location for experiencing what it meant to be an American ».871

Selon le récit turnerien, c’est au contact de la nature luxuriante et des grands espaces que l’homo americanus évolue et devient ce qu’il est, c'est-à-dire, d’après Turner, un citoyen volontaire, courageux et enclin à la gestion démocratique de la chose publique.

Or, Frederick Jackson Turner est un historien très influent dès les années 1890. Il préside même, de 1910 à 1911, la prestigieuse American Historical Association. Il parvient à diffuser ses idées avec habileté et initie notamment de nombreux historiens à l’interprétation de l’histoire américaine qui connaîtra sa forme définitive dans The Frontier in American History, ce qui lui permet de disséminer le fruit de ses analyses à travers le pays. Très tôt, Turner exprime le besoin de propager ses idées au-delà du microcosme universitaire. Allan G. Bogue rappelle que pour ce faire, il tente de les vulgariser dès les années 1890 à travers la publication d’articles de presse destinés à un plus large public : « […] having crossed the threshold of professional success, he wished to spread his ideas before a more popular audience than that provided by college history teachers. […] Turner found a sympathetic editor in Walter Hines Page, of the Atlantic Monthly, who published his articles ‘The Problem of the American West’ and ‘Dominant Forces in Western Life’ in 1896 and 1897 ».872A la même époque, la maison d’édition Hold & Company le sollicite pour qu’il écrive un manuel d’histoire américaine.873 Turner est donc un historien ambitieux, désireux de laisser une marque profonde dans l’esprit de ses compatriotes. L’intéressé attache d’ailleurs une grande importance aux savoirs dispensés dans les écoles, soucieux là encore de diffuser ses idées. Dans cette optique, Turner compose également la bibliographie de l’histoire de l’Ouest dans l’édition de 1912 du Guide to the Study and Teaching of American History.874 De même, il rédige l’article de l’Encyclopedia Britannica consacré à l’histoire américaine durant la période de 1865 à 1910.875Allan G. Bogue souligne la volonté qui l’anime de s’inscrire dans la durée: « In his classes Turner trained a body of dedicated students who joined the members of a broader following in cherishing and challenging their inheritance ».876Ce n’est pas la moindre des prouesses que d’avoir établi l’histoire de l’Ouest comme un pan crucial de l’histoire américaine. Avant les travaux réalisés par Turner, cet espace géographique n’était que rarement jugé digne de quelque intérêt intellectuel.

Sa thèse de la Frontière comme déterminant majeur de l’histoire américaine s’impose auprès de ses contemporains. Cette thèse devient en quelque sorte une vulgate historique, une référence pour qui aborde l’histoire de l’Ouest américain. Toute vulgate est une version trivialisée de ce que doit être l’analyse historique. La thèse de Turner est d’un optimisme foncier qui confine à la construction d’une téléologie nationale. On y trouve l’essentiel de ce qui constitue la vision communément admise de l’histoire de la Frontière du vivant de Muir et pendant la première moitié du vingtième siècle.877 Ajoutons que le pouvoir de séduction de la thèse de Turner se voit renforcé du fait que ce dernier inscrive son propos dans la rhétorique de l’évangile du progrès. Dès les premières pages de The Frontier in American History, Turner place la nation américaine à l’avant-garde du progrès humain : « The United States lies like a huge page in the history of society. Line by line as we read this continental page from West to East we find the record of social evolution ».878Il paraît évident que sa version du processus de développement historique des Etats-Unis ne vaut pas seulement par la véracité supposée des faits qu’elle relate mais aussi et surtout par la grandeur de la fresque qu’elle ébauche. Sans se référer à Frederick Jackson Turner, Pierre Lagayette signale la propension des Américains à vivre la conquête de l’espace territorial comme l’expression d’un progrès et ce, dès les premières années de la république américaine : « Le besoin d’espace a été aux Etats-Unis assimilé au besoin de croissance et de progrès. […] La république américaine, dans sa version jeffersonienne, requiert la perspective d’agrandissement ».879 Turner n’hésite d’ailleurs pas à reprendre à son compte la théorie darwinienne de l’évolution afin d’étayer son propos.880 Ce qui importe à ses yeux, c’est l’influence de l’environnement et des conditions auxquelles les habitants sont soumis. En d’autres termes, l’homme occidental est appelé à évoluer et à s’adapter au contact de conditions nouvelles. C’est ainsi, selon Turner, que l’homo americanus se façonne et se démarque des schémas européens. Cette interprétation fort discutable des idées formulées par le naturaliste anglais permet à Turner de désigner l’avancée des pionniers et les transformations qu’ils impriment au territoire de l’Ouest comme le symbole du processus de perfectionnement de l’homme occidental et de ses arrangements sociaux sur le sol américain. On comprend aisément que la thèse de Turner répond tout autant à l’impératif de répertorier l’histoire américaine pour les générations futures qu’à un besoin immédiat de narrer l’élargissement continental du pays sur un mode mélioratif. Pour ce faire, Turner mythifie l’Ouest en tant que lieu de constitution des vertus américaines. En revanche, une analyse approfondie du corpus muirien démontre que l’auteur de The Mountains of California n’adhère aucunement aux idées mises en avant par Frederick Jackson Turner. Bien que les deux hommes aient grandi dans la même région, à quelques années de différence, ils tirent des conclusions diamétralement opposées de ce qu’ils vivent et de ce qu’ils observent. Muir récuse l’Ouest encensé dans The Frontier in American History. S’il est prompt à idéaliser la nature qui s’y trouve, il s’oppose à la magnification de l’histoire des hommes qui le peuplent. Là où Turner perçoit l’odyssée glorieuse d’une nation jeune et vigoureuse, Muir déplore le spectacle de paysages ravagés par des hordes d’individus qu’il juge ignorants et cupides. Le point de vue de John Muir est très instructif en ce sens qu’il s’adosse à une réflexion alternative et minoritaire au sujet de l’expansion américaine. L’auteur propose en quelque sorte une contre-histoire de l’Ouest américain, sorte de démenti apporté au récit turnerien. Fort de sa connaissance scientifique des écosystèmes, Muir fustige l’usage que les pionniers font de la nature et il remet en cause la logique générale qui sous-tend la conquête de l’Ouest américain. De ce fait, il nous appartient de passer en revue l’ensemble des divergences qui séparent le récit muirien de la proposition historique turnerienne. Il va sans dire que la critique de l’expansion géographique américaine confère une part de radicalité aux écrits de Muir, qui s’efforce d’aller à rebours d’une croyance en un Ouest vertueux et héroïque, vision historique pourtant partagée par la grande majorité de ses concitoyens.

Notes
869.

L’historien à qui nous faisons allusion ici n’est qu’un homonyme du biographe de Muir avec lequel il ne doit pas être confondu.

870.

Allan G. Bogue, Strange Roads Going Down, Norman, University of Oklahoma Press, 1998, p. 10.

871.

W. Cronon, « The Problem with Wilderness », in The Great Wilderness Debate, op. cit., p. 479.

872.

A.G. Bogue, Strange Roads Going Down, op. cit., p. 131.

873.

Ibid., pp. 150-151.

874.

Ibid., p. 283.

875.

Id.

876.

Ibid., p. 452.

877.

La grille d’analyse proposée par Frederick Jackson Turner ne sera vraiment remise en cause qu’à partir de la décennie 1930.

878.

Frederick Jackson Turner, The Frontier in American History, New York, Dover Publications, inc., [1932], 1996, p. 11.

879.

Pierre Lagayette (dir.), La ‘Destinée Manifeste’ des Etats-Unis au dix-neuvième siècle : aspects politiques et idéologiques, Paris, Ellipses, 1999, p. 7.

880.

F.J. Turner, The Frontier in American History, op. cit., p. 15.