1. Le pape

Au niveau des registres, les liens avec la papauté s’illustrent de plusieurs façons.

D’une part, l’archevêque d’Armagh est nommé par le pape. Cet aspect de la gouvernance ecclésiastique est mis en évidence par le biais de plusieurs documents, dont deux reflètent plus particulièrement les obligations qui unissent d’un côté l’archevêque et de l’autre l’église de Rome.

D’une part, le pape confère à l’archevêque, fraîchement nommé, la juridiction spirituelle de sa province en lui remettant la bulle papale confirmant son statut d’archevêque. Ce n’est que par l’octroi de ces bulles papales que l’archevêque peut ensuite réclamer la juridiction temporelle sur sa province, qui a été retirée du clergé pour être gérée par le roi pendant la vacance. Le document [Fl. 4] date ainsi du début de l’archiépiscopat de Fleming et démontre la situation malaisée dans laquelle il se trouve. Celui-ci écrit le 20 septembre 1405 au pape Innocent VII pour lui exposer ses doléances : officiellement archevêque d’Armagh aux yeux de l’église de Rome depuis 1404, Fleming ne peut cependant pas recevoir les revenus et charges attachés à son office tant que les bulles papales le concernant ne lui ont été transmises. Les moyens financiers restent pour l’heure dans les mains du roi et l’archevêque ne peut satisfaire ni à ses besoins, ni à ceux de sa province affaiblie par des conflits, ni aux dettes qu’il possède envers la curie de Rome suite à sa nomination :

The bearer of the letter, W. Mowner , formed bachelor in decrees, the archbishop’s proctor, will declare the misery of his life for lack of bulls. Before his provision and consecration to the church of Armagh he had benefices which enabled him to live honourably. But now for lack of his bulls the temporalities must remain in the hands of the king, and he cannot lawfully deal with the spiritualities ; he well, therefore, be obliged to beg unless the Pope grants some delay of payment (of his dues). The Church of Armagh is afflicted with wars and other adversities. Written in the Hospital of St. John of Athirde , where the archbishop is living on account of the want of his bulls.

Le document frappe par la cascade de conséquences qui découlent de la formalité des bulles papales, le point d’orgue étant le lieu de rédaction de cette lettre suppliante : elle n’a pas été écrite dans l’un des deux manoirs archiépiscopaux de Dromeskin ou Termonfeckin, comme c’est souvent l’habitude, mais d’un établissement monastique d’Armagh inter Anglicos où Fleming semble avoir élu domicile de façon temporaire, dans l’attente des bulles.

Le deuxième aspect qui retient l’attention se situe au niveau du prix à payer en contrepartie de l’obtention d’une charge ecclésiastique. Il faut garder à l’esprit qu’au Moyen Âge, les taxes que la curie de Rome impose aux hauts dignitaires de son clergé sont de plus en plus importantes, tout particulièrement celle correspondant à la nomination à l’office d’archevêque. On comprend mieux l’urgente nécessité qui pousse Fleming à réclamer les bulles papales pour rentrer enfin en possession des revenus qui sont associés à son coûteux siège.

Trois documents du registre de Swayne suffisent à souligner le zèle de l’administration papale à imposer diverses charges financières et à réclamer ses dus. En 1425 [Sw. 115, p. 39], le pape Martin V nomme un clerc pour agir en qualité de chapelain du pape, collecteur des impôts, loyers et taxes dus à la Chambre Apostolique d’Angleterre, et messager du Siège Apostolique. Le même rôle lui est assigné concernant l’Irlande, le précédant collecteur étant révoqué dans ses fonctions. En 1429 [Sw. 116, p. 119], c’est au tour de John Cantwell, l’archidiacre d’Ossory, d’être nommé sous-collecteur des revenus papaux pour l’Irlande. Un troisième document [Sw. 67, p. 5], présent dans le registre de Swayne, mais datant de 1343 et rédigé sous l’archiépiscopat de David O’Hiraghty (1334-1346), nous laisse entrapercevoir les divers services et taxes pesant sur ce prestigieux office d’archevêque :

Certificate of Gasbert, Archbishop of Narbonne, Chamberlain of the Pope, that Matthew de Pratis, proctor of David (Mageraghty), Archbishop of Armagh, for his obligatory visitation to Rome during the past three years, made no offering or service in the name of such visitation.

Sweteman mentionne lui aussi l’argent qu’il doit à l’administration papale, sans que ne soit précisée la nature de cette dette. S’il s’avère que celle-ci correspond aux sommes dues pour sa nomination, il est possible d’entrevoir la précarité de la situation financière d’Armagh puisque neuf années n’ont pas suffi à Sweteman pour acquitter ses droits. En tout état de cause, les archevêques sont amenés de façon récurrente à verser à la papauté une partie non-négligeable des revenues qu’ils tirent de leur province. Comme l’illustre le document suivant [St. 109] datant de 1369, le paiement tardif, voire le refus de tout paiement, des divers loyers (ici ceux de Tullyhogue) et autres dîmes a des conséquences fâcheuses sur la faculté de l’archevêque à payer son dû à la curie de Rome :

These persons [plusieurs membres du clergé d’Armagh] have been for many years disobedient to the archbishop [and have not allowed those] to whom it belonged to levy the rents of Tolaghoge to pay them to him. The archbishop therefore intends to deprive them of their benefices, and to pronounce them contumacious and incapable of holding ecclesiastical benefices, and that especially because through their misconduct he is in arrear to the extent of 200 marks, out of which he might have paid his dues to the Roman curia.

Le registre de Sweteman nous donne un autre aperçu de ce double problème. D’une part, les sommes que l’archevêque doit verser à l’administration papale sont conséquentes. D’autre part, la situation d’Armagh pose problème, à la fois en raison de sa pauvreté de manière générale, mais également à cause de la division ethnique qui complique la collecte des dîmes et autre argent. Le document [St. 173] datant de 1365 nous indique que l’archevêque est prêt à donner satisfaction quant aux sommes qu’il doit payer dans le cadre du service commun de la Chambre Apostolique et qu’il a d’ailleurs nommé un procureur dans ce sens. Cependant, le montant qu’il se dispose à verser à Rome est calculé « en fonction des moyens de son église ».

Si le pape réclame de nombreuses contributions pécuniaires de la part de ses archevêques, c’est également vers lui que ceux-ci se tournent lorsqu’ils éprouvent de trop grandes difficultés à gérer la situation, à la fois financière et politique, de leur province. Comme nous l’avons précédemment vu, les registres des trois archevêques offrent plusieurs témoignages où le soutien et les bonnes grâces du pape sont sollicités. Ainsi, Sweteman s’adresse au pape Urbain V en 1367 pour solliciter une dérogation quant aux visites métropolitaines dans sa province, afin de faciliter la collecte des procurations correspondantes. Colton et Fleming reçoivent le même genre de dispense.

Quant à Swayne, son messager est dépêché auprès du pape en juillet 1428 [Sw. 474, p. 95] non seulement pour lui rappeler combien l’église d’Armagh souffre de multiples adversités, mais également pour solliciter son soutien et sa protection contre certaines personnes qui cherchent à lui nuire :

Most blessed father, John Prene , bearer of the presents, formed bachelor in decrees, a man surely decorated with the titles of the apostolic rule, has approached your holy feet to defend my innocence against certain persons who voluntarily complain about me, and urge the justice of Your Holiness concerning the enormous injuries done to me about which for the present I am silent, lest with a prejudicial writing I weary your holy eyes. (...)

La relation qui unit Rome à Armagh n’est pas constituée que de contingences d’ordre financier. L’archevêque agissait également comme le relais de l’autorité papale dans sa province d’Armagh.

Ainsi Swayne dans un document de 1427 [Sw. 412, p. 51] effectue une visite dans le prieuré augustinien de la Sainte Trinité (diocèse de Meath) et réitère la constitution du pape Boniface VIII, enjoignant les nonnes à l’observer au plus près.

Au niveau légal et judiciaire, un document du registre de Fleming [Fl. 91] montre l’archevêque agissant en qualité de « délégué général du Siège Apostolique » dans une affaire en appel, au sujet d’une usurpation de vicariat dans le diocèse de Meath.

Le pape avait également un rôle de confirmation dans les élections épiscopales. Tout au long des XIIIe et XIVe siècles, l’église d’Irlande augmente continuellement ses contacts avec la papauté, prenant toute la mesure de sa place au sein de l’église catholique de Rome et se soumettant à la suprême juridiction apostolique. De nombreuses questions juridiques, administratives, légales, doctrinaires, etc. circulaient en direction ou en provenance de l’église de Rome. Les nominations aux sièges d’évêques et d’archevêques n’étaient pas des moindres, comme en témoignent deux documents du registre de Swayne. En février 1420 [Sw. 204, p. 36], le pape Martin V confirme l’élection, par le chapitre de Raphoe, de Laurence Loughlin O’Gallagher à l’évêché du diocèse ; et c’est le siège épiscopal de Meath qui fait l’objet en 1433 de la confirmation du souverain pontife, par délégation au primat d’Armagh John Swayne [Sw. 268, p. 144] :

Authority and Power of the Supreme Pontiff granted to the Primate to confirm the election made by the clergy of Meath of William Sylk to the Bishopric of Meath.

La papauté était également l’autorité qui accordait les diverses dispenses. Dispense pour défaut de naissance (ou « naissance illégitime »), lorsqu’un aspirant clerc était né d’un couple non-marié, dont le père était souvent déjà un homme d’église lui-même, ou bien né d’un couple qui n’avait pas le droit de se marier pour cause de consanguinité. Dispense pour aller étudier à l’étranger. Dispense pour conserver plusieurs bénéfices, etc. Citons cet exemple tiré du registre de Swayne [Sw. 459, p. 95] :

Petition by Brother Alan Ash, of Priory of Augustinian Cross-bearers, Ardee , to the Pope for declaration of legitimacy, despite separation by divorce of his parents, William Ash and Machina Herman, who contracted marriage in ignorance of any impediment and begot said Alan and remained together for 16 years and more. Petitioner is a priest and has expressly professed said order.

Il faut savoir que l’archevêque n’est pas le seul à solliciter les services de la papauté, en particulier au niveau légal. Le clergé des échelons inférieurs n’hésitait pas à s’adresser directement à la cour de Rome. Le but était parfois d’éviter le jugement plus proche des cours locales, qui pouvaient se révéler plus au fait des évènements et par conséquent moins à même d’accéder à une requête infondée, ou au contraire qui pouvaient être manipulées par les personnages locaux influents.

Ainsi le 14 août 1374 [St. 13], un clerc récalcitrant, qui cumule plusieurs bénéfices et a déjà refusé par le passé de présenter ses titres et dispense lors d’une visite ordinaire d’Armagh, se montre plus diligent que Sweteman à chercher soutien auprès du pape. Tant d’assiduité force l’archevêque à s’adresser au pape Grégoire XI pour que soit rejeté l’appel frauduleux dudit clerc.

Nous avons déjà vu l’exemple du document de Swayne [Sw. 264, p. 36] où un vicaire perpétuel dénommé John Clasti semble avoir été spolié de son office par un faux clerc des environs, dont le pouvoir d’influence dans le diocèse et la ville de Derry laisse supposer à Clasti qu’il aura du mal à faire valoir ses mérites, d’où sa pétition directement à l’attention du pape.

Nous voyons donc ici que l’église d’Irlande, et l’archevêque d’Armagh avec elle, est parfaitement intégrée dans la Chrétienté Occidentale. Ses relations avec l’administration papale sont multiples et guère différentes de la norme pratiquée dans d’autres contrées chrétiennes. Nous allons maintenant quitter la sphère purement religieuse pour aborder un autre interlocuteur, non des moindres : le roi.